Le 6 février dernier, une interview a été publiée réunissant deux chercheuses, Nadine Richez-Battesti (enseignante-chercheuse à Aix-Marseille Université) et Marie-Claire Malo (membre émérite du Centre de recherche sur les innovations sociales). Cette discussion invite à repenser l’ESS, notre manière de la comprendre, ainsi que les articulations nécessaires entre acteurs de terrain et production de savoir pour éclairer l’action.
I. Le rôle des organisations de l’ESS dans la compréhension des tendances sociétales
Par les projets qu’elles mènent, les organisations de l’économie sociale et solidaire (ESS) produisent une expertise de terrain précieuse pour lire les évolutions sociales. Au contact direct des publics, elles observent des réalités que les indicateurs macro peinent parfois à saisir : précarisation de l’emploi, obstacles à l’insertion, discriminations, fragilités des parcours.
Dans le champ de l’insertion socioprofessionnelle, les initiatives de Pour La Solidarité comme MentorYou s’appuient sur des études de besoins auprès des bénéficiaires, idéalement participatives. Ces démarches permettent de documenter finement la situation de personnes en précarité d’emploi et de nourrir des réponses plus justes. Ainsi, l’ESS contribue, à son échelle, à la compréhension de faits sociaux et de tendances contemporaines, en articulant observation, expérimentation et action. Cette posture renforce l’idée qu’une action sociale efficace suppose une lecture claire du réel : sans pensée claire, pas d’action claire.
Cependant, l’ESS ne se limite pas à accompagner des situations individuelles. Elle poursuit aussi une ambition plus structurelle : transformer l’économie en promouvant des formes d’activité plus démocratiques, inclusives et orientées vers l’intérêt général. Or, si l’étude de cas et la capitalisation par l’expérience restent indispensables, elles ne suffisent pas toujours à saisir les dynamiques de transformation dans la durée. C’est pourquoi Nadine Richez-Battesti et Marie-Claire Malo invitent à adopter une focale méso pour comprendre l’ESS autrement.
II. Une invitation à prendre du recul : l’apport du niveau méso
L’étude de cas est utile pour mettre en évidence des mécanismes concrets, mais elle montre ses limites lorsqu’il s’agit de comprendre les transformations, les déformations et l’instabilité propres au changement social sur le temps long. Elle saisit mal les cohérences et régularités qui dépassent le niveau micro des organisations prises isolément.
L’approche méso propose un niveau d’analyse intermédiaire : celui des secteurs, réseaux, fédérations, territoires et écosystèmes d’acteurs. Elle permet d’étudier comment l’ESS se structure, se coordonne, se normalise ou se fragilise, au-delà d’une seule expérience locale.
Cet éclairage est particulièrement pertinent pour les coopératives, souvent inscrites dans des logiques sectorielles et fédératives. Les analyser sans tenir compte de leurs interdépendances (cadres institutionnels, dynamiques de réseau, contraintes sectorielles) revient à isoler artificiellement ce qui, dans les faits, se construit collectivement. Comme le souligne Nadine Richez-Battesti, une approche méso permet, sans perdre le lien au terrain, de dépasser les limites spatiales et temporelles de l’étude de cas et d’apporter une cohérence d’ensemble aux phénomènes perçus par les acteurs de l’ESS. Elle résume cet apport ainsi :
« L’approche méso permet de franchir une étape analytique et théorique […] pour comprendre les transformations, les déformations, l’instabilité dans les temps longs de la transformation sociale. »
III. Ce que rend visible une telle approche analytique
L’approche méso produit des connaissances stratégiques : elle aide l’ESS à ajuster sa trajectoire pour rester cohérente avec son objectif de changement social.
L’exemple d’une étude des coopératives multisociétaires illustre bien cet apport. Ces coopératives, renouvelant le modèle coopératif par une gouvernance plus inclusive, ont au Québec des conséquences inattendues notamment sur l’objectif de transformation sociale. En effet, parmi les conclusions des chercheurs.euses se trouvent un constat d’affaiblissement du discours critique envers le régime macroéconomique au sein de ces coopératives multisociétaires.
Or ce point est décisif pour la visée transformatrice de l’ESS. Il signale un risque de dérive : à force de se concentrer sur la consolidation économique et l’institutionnalisation, certaines formes peuvent perdre la force critique qui fonde l’ESS comme alternative, et la réduire à un rôle de correction à la marge plutôt que de transformation. Une lecture méso permet donc d’identifier tôt ces tensions et d’outiller une stratégie qui tienne ensemble viabilité économique et capacité critique.
Ainsi, il ressort une nécessité de relier pensée et action. Cela s’inscrit dans une tradition structurante de l’économie sociale : la recherche-action, telle que la met en avant Draperi. Si l’un se détache de l’autre, le risque est de perdre la dimension réflexive, analytique et critique indispensable à toute transformation sociale.