Paru il y a bientôt un mois, l’ouvrage Le défi politique de l’économie sociale et solidaire. Controverses théoriques et radicalités pratiques, rédigé sous la direction de M. Cervera et V. Lhuilier, propose une analyse fine de l’ESS contemporaine et des enjeux politiques qui la traversent. Il offre ainsi l’occasion de revenir sur les débats qui animent aujourd’hui l’économie sociale et solidaire, notamment à l’échelle européenne.
L’ESS entre projet alternatif et émancipateur et projet réparateur
Il y a de cela deux siècles, l’économie sociale a fait sa grande apparition dans le milieu ouvrier français, dans un contexte de révolution industrielle, de concentration des capitaux entre les mains de quelques-un·es et de conditions de vie ouvrière déplorables. À l’heure des grandes fractures socio-économiques, l’économie sociale s’est matérialisée par la constitution de coopératives et de mutuelles ouvrières revendant à prix coûtant le fruit de leur production.
Ces initiatives répondaient à une double nécessité : proposer une économie alternative donnant à voir un projet politique désirable, tout en offrant aux travailleur·euses ce que le système capitaliste était incapable de fournir, à savoir des conditions de travail et de vie décentes.
Alors qu’à l’origine, l’économie sociale avait chevillé au corps un objectif politique de dépassement de l’horizon du tout-marchand, ce lien entre l’ESS et la contestation politique n’est plus aussi évident aujourd’hui. C’est en tout cas le constat à partir duquel les auteur·ices de l’ouvrage développent une réflexion critique sur la forme contemporaine de l’ESS.
Iels rejoignent de ce fait une littérature académique prolifique qui s’interroge depuis au moins vingt ans sur cette perte de consistance politique de l’ESS au profit d’une insertion dans l’agenda néolibéral des différents niveaux de gouvernance, qu’ils soient nationaux ou supranationaux.
Cet ouvrage décline son analyse en trois étapes successives :
- Le dépassement de l’imaginaire marchand qui dépolitise l’ESS ;
- L’arrimage du projet politique de l’ESS à d’autres courants de pensée subversifs, notamment la pensée écologique ;
- L’ancrage de l’ESS et de son projet politique dans des pratiques concrètes d’entraide et d’autosubsistance.
Dépasser une vision entrepreneurial de l’ESS
Si bon nombre d’organisations de l’ESS se réjouissent de la considération croissante portée par les institutions européennes à l’économie sociale et solidaire, ce phénomène de reconnaissance comporte intrinsèquement un risque d’acculturation aux logiques de marché dont l’Union européenne se fait garante.
Les auteur·ices de l’ouvrage introduisent rapidement un concept qui n’éveillera l’attention que de quelques initié·es : l’isomorphisme institutionnel.
Ce terme renvoie à un processus d’uniformisation forcée d’une unité afin de la faire correspondre aux caractéristiques de l’ensemble des autres unités. Dans le cadre européen, l’adoption précoce de la définition d’« entreprise sociale » pour agir politiquement sur l’écosystème de l’ESS traduirait ainsi une volonté de le faire entrer dans les règles du jeu marchand.
L’adoption d’une telle définition influence mécaniquement les initiatives politiques incluses dans le Plan d’action pour l’économie sociale adopté par la Commission européenne en 2021 : renforcer la compétitivité des structures afin de favoriser leur accès aux financements publics et optimiser leur impact social.
Selon les auteur·ices, ces actions politiques favorisent l’émergence de grands groupes de l’ESS devenus experts dans le domaine des appels à projets et des techniques managériales inspirées du capitalisme.
Comme Pour La Solidarité a déjà pu l’aborder dans de précédentes publications, la création d’un environnement privilégiant les grands groupes d’un côté, et la dépendance aux financements publics de l’autre, sont autant d’éléments susceptibles d’entraîner une dépolitisation des organisations de l’ESS.
S’emparer de l’enjeu écologique pour faire revivre l’esprit contestataire de l’ESS
L’un des apports les plus stimulants de l’ouvrage de M. Cervera et V. Lhuilier tient à l’analyse de l’ESS à partir de l’enjeu écologique. Ce choix n’a rien d’anodin : nombre d’initiatives contemporaines relevant de l’ESS naissent d’une volonté citoyenne et collective d’agir concrètement pour rendre l’environnement plus vivable.
Bien que l’enjeu environnemental soit intimement lié aux modes de production et de consommation capitalistes, les auteur·ices soulignent qu’une grande partie de ces initiatives délaisse malgré tout l’imaginaire contestataire propre à l’ESS.
En s’appuyant sur une étude de cas agroécologique menée au Brésil, l’ouvrage rappelle que l’ESS, en accordant une place centrale à l’autosubsistance et à l’entraide, peut constituer un moteur de changement et d’innovation sociale écologique. Pour l’être humain, évidemment, mais aussi et surtout pour l’ensemble du vivant.
Nous avons donc affaire à un ouvrage exigeant, parfois dense pour les lecteur·ices peu familier·ères des débats qui traversent l’ESS, mais dont la richesse analytique constitue précisément l’une des grandes forces.