Les 3 et 4 mars s’est tenu la quatrième édition du Forum européen de l’emploi et des droits sociaux. Après trois précédentes éditions dont les sujets furent tour à tour la transition écologique, l’intelligence artificielle et la pénurie de main d’oeuvre, l’événement s’est cette fois-ci intitulé « Donner aux gens les moyens d’agir en période de changement ».
L’absence de l’économie sociale et solidaire au sein des débats
En rassemblant une grande diversité de participants.tes (élus, représentants d’entreprises et de la société civile, universitaires), ce forum avait pour objectif d’échanger et d’ébaucher des solutions face à une conjoncture économique en mutation. Représentant plus de 11,5 millions d’employés, soit 6,3 % des emplois totaux de l’Union européenne, l’économie sociale et solidaire (ESS) a pourtant été particulièrement peu mentionnée au cours des débats. C’est en tout cas ce que relève Social Economy Europe qui était présent à la conférence.
Ainsi, Ursula von der Leyen a ouvert les discussions en soulignant trois priorités majeures de l’Union Européenne : la complétion du marché unique, l’investissement dans les compétences et l’accès au logement. S’en sont suivies des interventions syndicales insistant sur l’importance d’emplois de qualité et de formations accessibles, entrecoupées d’interjections patronales prônant un marché de l’emploi plus flexible.
Au milieu de ces débats, l’absence de l’ESS interpelle. Véritable laboratoire d’innovations en termes d’inclusion et d’épanouissement, ce modèle économique alternatif propose pourtant un modèle d’emploi de qualité, intégré aux instances de décision internes. Pourquoi une telle omission alors que l’urgence des mutations sociétales invite à envisager toutes les solutions ? Il semble admis comme un axiome que l’économie sociale et solidaire ne peut rimer avec industrialisation. Des exemples témoignant de la capacité de l’ESS à développer des activités industrielles nous prouvent pourtant le contraire.
Les Dauphins, un exemple d’industrie durable de l’économie sociale et solidaire
Les Dauphins : derrière ce nom original se trouve une entreprise de l’économie sociale alliant industrie, production locale et durabilité. Depuis maintenant un demi-siècle, cet atelier diversifie ses productions pour couvrir un large spectre allant de l’alimentaire au travail du bois, en passant par la rénovation de bâtiments. Une telle diversité d’activités ne pourrait se concevoir sans une base salariale conséquente. Cette entreprise de travail adapté (ETA) emploie une centaine de travailleurs.euses avec pour objectif de donner la priorité à la qualité plutôt qu’à la quantité, de privilégier un ancrage local fort plutôt que la course au leadership européen.
Tout en étant un véritable acteur industriel, Les Dauphins ne cherche donc pas à conquérir des parts de marché, et c’est peut-être ici que réside la principale différence avec l’industrie conventionnelle. Cette valorisation de la coopération plutôt que de la concurrence, et du local plutôt que de l’international, est précisément la garante de la résilience de l’entreprise depuis sa création en 1971. Harold Goderniaux l’explique en ces termes : « C’est là [au moment de la crise du Covid] que je me suis vraiment rendu compte de la force d’avoir une capacité de production locale lorsqu’il y a des séismes économiques internationaux. »
Vers une nouvelle industrie ? Un secteur de l’ESS vecteur de transformation économique
Au delà de la simple étude de cas, un rapport récent de SAW-B invite à la réflexion et démontre comment l’ESS peut se placer au cœur d’une nouvelle dynamique industrielle.
L’économie sociale et solidaire s’affirme comme un levier stratégique pour contrer les délocalisations et bâtir une industrie européenne souveraine, capable de concilier ambitions sociale, économique et environnementale. Pourtant, son déploiement se heurte à des obstacles structurels majeurs, à commencer par un accès restreint aux financements, qu’ils soient publics ou privés.
Cependant, son plein déploiement se heurte à des obstacles structurels, à commencer par un accès restreint aux financements tant publics que privés. De plus, l’ESS pâtit d’une tension intrinsèque entre ses valeurs de démocratie interne et les impératifs de productivité imposés par le modèle économique conventionnel. Enfin, l’ESS subit une concurrence asymétrique : bien qu’elle investisse massivement dans l’innovation, elle doit constamment arbitrer entre performance économique et équité sociale. Ce point d’équilibre complexe, bien que vertueux, la fragilise face à des modèles industriels classiques libérés de ces exigences sociales.
Dans un contexte de crises environnementales, sociales et économiques imbriquées, la relance ne peut s’envisager sans une protection effective et durable de l’humain et de la nature. Pour répondre à ces défis majeurs, l’Union européenne doit accentuer son soutien à l’ESS afin de bâtir une industrie robuste, résiliente et démocratique, résolument tournée vers la transformation nécessaire de notre économie.